Partir donc. Sur un navire de la Red Line (voir HH 227), à la nage ou en radeau. Partir. Ou pas. Rêve ultime ou culte de l’inutile, qu’importe. De la perception. Se déraciner ou cultiver ses racines. La musique est – en soi – un voyage. Ca n’a rien d’objectif mais le jazz est sans doute le voyage par excellence. Swing, brother, swing ! Larguer un sourire au coin de la rue ou crever la gueule ouverte au bout du monde. Ou l’inverse. Bobby Jaspar quitte la rue du Vieux Mayeur pour Bruxelles, puis Paris puis New-York, rame avec une délectation douloureuse dans une arrière cour un peu puante, aux côtés d’un certain Miles Davis puis, gavé de speed (Isopropil amine), traverse le pays avec J.J., Elvin et les autres. Dans le même temps, mais dans l’autre sens, Chet visite l’Europe, multiplie les enregistrements à Paris, en Allemagne, en Italie, sympathise avec les pharmacies locales, et lorsque ça tourne mal, chante à la fenêtre des prisons pour un public gentiment déchaîné. Urlattori alla sbarra ! Dans le quartier du Longdoz, René Thomas, l’Homme aux lunettes d’écaille, fait ses premières tournées en vendant des sacs en toile de jute avec son père, puis, encore tout gamin, accompagne sa sœur accordéoniste dans le bistrot familial, avant d’accompagner Raoul Faisant, en pleine guerre, dans les salles hollandaises où il ne peut s’empêcher de démarrer ses chorus sur Kalamazoo. Plus tard, après avoir été le Sheik de Paris avec Sadi et les autres,  il se réjouit des avaries de moteur du bâteau qui l’emmène au Canada et profite de l’escale pour foncer dans les clubs new-yorkais. En prendre plein les oreilles et plein les lunettes !  Tandis que Bud Powell, Kenny Clarke ou Dexter Gordon découvrent que le racisme n’est pas une fatalité, Toots conquiert les States avec son drôle de petit instrument en poche. Je rêve, tu rêves, il voyage. Et retour à la case départ. Ou pas. La case des paris insensés. Du Paris encensé. Voyage à travers les programmes des années ’50, les magazines qui ressuscitent une époque qui jubile, l’âge d’or du Northsea - quelques heures de route pour quatre jours de musique, de bières plates et de pétards pas trop mouillés. Les Festivals, tu parles de voyages ! Gouvy n’est pas au bout du monde ? Pas si sûr. Gouvy fait venir le bout du monde au cœur des Ardennes, et Dizzy découvre les vaches et embrasse l’herbe verte. Sac à dos à travers l’Europe (Les chemins de la liberté sur un banc au bord du lac Leman jusqu’à ce que les flics suisses débarquent). Nous y voilà. Nous y revoilà : déclic et des putains de claques. Et ce bus qui chialait au petit matin en arrivant aux dernières pages de La danse des infidèles. Bechet sourit, quelques dents en moins. Des souris et des hommes. Hommes de paille et de feu. Pigeon voyageur ? Une autre fois peut-être. Quand les poules auront des dents de lait et qu’on ne risquera plus de croiser au bord du chemin les quelques êtres malfaisants qui dirigent cette planète. C’est dire si c’est pas demain la veille. Il y a trip et trip. Et tripes bien sûr. Tree of Hope. Des déclics à s’en exploser le cerveau. L’aventure est au coin de la rue. Ou pas. JPS