DECLICS (et des claques)

(Part 1)

Au cours de ma déjà longue existence, j’ai sans doute mérité plus souvent qu’à mon tour, le titre de Maître-Pigeon. Celui de Maître-Pigeon-Voyageur, jamais. C’est qu’en fin de compte, malgré ses (nombreux) défauts, le petit monde dans lequel je suis né me convient plutôt bien. J’ai plus d’un ami vieillissant qui caresse l’idée de finir ses jours dans un pays au climat plus agréable. Voilà bien une idée qui ne m’a jamais ne serait-ce qu’effleuré. Bien sûr, à l’âge de l’adolescence, voyager en stop, le sac au dos, a fait partie des fantasmes qu’il m’est arrivé de concrétiser. Mais aujourd’hui, à mi-chemin entre le statut de sexagénaire et celui de septuagénaire, s’il est bien un scénario qui ne fait plus en aucune manière partie de mes priorités oniriques, c’est celui qui consisterait à prendre mes cliques et mes claques, de partir faire le tour du monde et de dénicher enfin le petit coin de paradis où je pourrais passer l’arme à gauche en toute sérénité. Eh non : je préfère finir ma vie (le plus tard possible, certes) au milieu des gens que j’aime et des lieux qui m’ont façonné. Et là vous vous dites, ça y est il recommence son épuisant numéro de nombriliste. Et pour une fois, vous vous plantez ! Car c’est bien de jazz qu’il va s’agir dans ce déclic en deux parties.

Si j’ai commencé ce texte en vous parlant de mon rapport au voyage (au voyage physique, une autre fois peut-être, pourrons-nous aborder le voyage mental ou les états de conscience altérés – mais non, voyons), c’est que nous avons eu récemment, moi et moi, une conversation plutôt intéressante au sujet d’un paradoxe étonnant (quoique faux comme quasi tous les paradoxes) : celui qui distille dans l’histoire du jazz un nombre étonnant de déplacements qui, reportés sur une carte, constituent une multitude de croisements géographiques (voire géo-politiques) fascinants. D’une part, l’envie obsessionnelle qui habite les jazzmen européens : traverser l’Atlantique et tenter leur chance là où les choses “se passent” (à New-York, pour l’essentiel); de l’autre, l’envie tout aussi obsessionnelle qui fait frissonner les jazzmen américains : traverser l’Atlantique dans l’autre sens afin de s’installer dans le vieux monde. Chacune de ces démarches possède sa cohérence et sa justification. Serait-ce juste parce que l’herbe est toujours plus verte chez le voisin ? Ou y aurait-il un “adn voyageur” propre au musicien de jazz ? Pour tenter de répondre à ces questions, et avant d‘examiner jusque dans leurs doubles fonds les valises de nos jazzmen, un petit passage de la géographie à la chronologie s’impose.

Notre histoire commence au coeur du cœur de l’Inde du Nord, il y a un certain temps déjà. Là-bas (un peu comme chez nous finalement), le monde repose sur un système de castes. Or, une de ces castes regroupe une série de métiers jugés utiles mais impurs : bouchers, équarisseurs, fossoyeurs et…saltimbanques. Ceux là ne peuvent en aucune manière vivre de manière sédentaire : leur naissance les condamne à errer sur les routes (quoique de manière bien différente du Juif de la légende). Les Roms, justement appelés Gens du Voyage, sont les héritiers directs de ces hommes contraints à l’errance. Avançons : 1619, le voyage le plus déterminant de l’histoire du jazz peut commencer. En route pour le Nouveau Monde et le douceurs de l’esclavage. D’autres voyageurs (européens ceux-là) rapporteront de leurs périples les premiers témoignages relatifs à cette curieuse musique que jouent et chantent les esclaves dans les champs de coton ou dans les premières congrégations religieuses black. A la fin du XIXème siècle, les minstrels, black face et autres joueurs de ragtime réinvestisent  l’Ancien monde, avec à la clé, fascination pour l’exotisme et répulsion pour la différence. Et puis les choses se précipitent : tandis qu’aux Etats-Unis, le jazz (né autour de 1900) change de capitales comme de chemises, au terme de la première boucherie mondiale, la nouvelle musique (le plus souvent sous une forme caricaturale) débarque en Angleterre, en France, en Belgique. Sidney Bechet (le nomade par excellence) fait partie dès 1919 du Southern Syncopated Orchestra puis en 1925 de la Revue Nègre; à Paris, Berlin, mais aussi à Liège ou à Bruxelles dès le tournant des années ’20, Louis Mitchell ou Arthur Briggs jouent cette “musique de nègres” qui va susciter des vocations locales parfois assez risibles. Parmi les moyens de transport qui permettront aux musiciens européens (et belges – John Ouwerx par exemple) de fouler le sol américain dès les années ’20 et d’y découvrir « en vrai » la nouvelle musique, il y a la fameuse compagnie maritime Red Star Line. Affaire à suivre (un déclic en deux clics, why not ?)  JPS