Je donnais récemment une conférence à La Louvière (merci, monsieur Mainil) et José Bedeur, présent dans la salle, s’est mis à nous raconter, lors des échanges de fin de soirée, quelques anecdotes liées à son instrument. Il prétendait que dans un concert de jazz, le moment où le public se mettait systématiquement à papoter, c’était pendant le solo de contrebasse. Il ajouta même que lors d’une grande soirée de prestige, un des organisateurs était venu faire les communications d’usage (voiture mal parquée, tombolo) pendant…le solo de basse ! Ben tiens ! 

Les novices en matières de jazz n’imaginent pas à quel point cet instrument est indispensable au jazz, au maintien du tempo, à la qualité de la trame harmonique et à la production du swing. Aux premiers temps du jazz, c’est le tuba (ou le sousaphone ou une autre de ces énormes machines de fanfares) qui assurait la partie basse. Mais dès que la contrebasse a montré le (gros) bout de son nez, les choses ont changé, l’élasticité s’est trouvé décuplée (écoutez les disques d’Ellington avant et après l’arrivée de Wellman Braud). Dès le départ, la contrebasse, en jazz, contrairement à la pratique classique, est jouée avec les doigts (pizzicato) ce qui, jadis, était jugé « indécent » par l’Eglise, les ligues de moralité et Adolf Hitler (sic). Instrument d’accompagnement, la contrebasse allait petit à petit prendre une place nouvelle: Slam Stewart, Ray Brown, Jimmy Blanton, Scott La Faro, Charles Mingus évidemment sont autant d’étapes qui préparent l’émancipation totale de l’instrument. Et son caractère indispensable.

 Des groupes sans batteurs, il en existe à tous les coins de sillons ; des groupes sans contrebasse, c’est tout simplement rarissime et c’est pour les musiciens – pour les pianistes et les batteurs surtout – l’épreuve absolue. Si Teddy Wilson et Gene Krupa pouvaient, à l’époque du quartet de Goodman, faire oublier l’absence de basse, avec le be-bop et la nouvelle manière d’occuper le clavier et les caisses, ça se compliquait sérieusement. Dans l’univers expérimental de la West-Coast, Shelly Manne a tenté l’expérience à plus d’une reprise – mais Shelly Manne est LE batteur complet et mélodique par excellence. Plus près de nous, on se souviendra aussi de la belle réussite de Steve Houben et de son disque B. Sharp de 1989 avec Diederik Wissels et Jan de Haas. Aujourd’hui, sans même rappeler l’existence des orchestres de contrebasses, la « grand-mère » peut aussi être le seul centre des débats : et je vous jure que lorsque Joëlle Léandre donne un concert solo, vous n’avez pas la plus petite impression de manque ! Et personne n’ose la ramener de toute manière, la dame risquant de vous faire avaler son instrument.

 Bref. Lors de votre prochain concert, inversez donc pour une fois la vapeur : et lorsqu’arrive le solo de basse, au lieu de vous déconcentrer, fixez toute votre attention sur cette drôle de machine. Vous n’en reviendrez pas ! Et si c’est indécent, vous ne vous en porterez que mieux par les temps qui courent. JPS