AUTO) DECLIC (NARCISSIQUE ?)

“28 mai 1910. J’ai treize ans et c’est la fin du monde. Un jour comme les autres, vu de loin. Seules les minutes sont différentes - hostiles, humides, angoissées - qui s’affichent sur le visage des hommes et des femmes, agglutinés. Foules poulpes. Estrades improvisées, prophètes barbus, litanies d’apocalypse, poésies glauques, aveugles prêchant le repentir. Serpents de visages tendus qui oscillent vers quelques tables basses faisant office d’échoppes - placebos providentiels et lucratifs. Je vous l’emballe ? Plus la journée avance, plus le rythme s’emballe, évidemment, mais à part ça, l’eau a toujours le goût de l’eau. C’est la fin du monde, mais par un de ces paradoxes qui rendraient l.es humains presqu’attachants, les pilules de la comète se vendent comme du pain bénit. Antidotes imparables contre le cyanogène, elles ne sont d’aucun secours contre les tremblements de terre et l’embrasement généralisé (Ekpurosis!), mais à chaque problème sa solution, pas vrai. Cyanogène : C2N2 pour vous servir. Le mot tue. Littéralement. Ignoré du monde entier il y a quelques mois, énoncé du bout des lèvres par quelques astronomes grisonnants il y a quelques semaines, dévoilé hier aux quatre coins du Vieux Continent par une horde d’apprentis sorciers, servi aujourd’hui à grosses louches par les journaux du monde entier. Info : la nuit du 28 au 29 mai 1910 (cette nuit), la terre traversera la queue de la comète de Halley. Intox : la queue de la comète de Halley est bourrée de cyanogène et d’un tas d’autres gaz diaboliques qui vont se diluer dans l’atmosphère terrestre, cqfd. Le monde ne s’est pas enflammé en basculant dans le vingtième siècle, mais les millénaristes jubilent : ce n’était que partie remise. Kandinsky travaille à sa première toile abstraite, mais cette fois, adieu l’humanité, les vaches et le courant électrique. Quand même, ça fait drôle. Depuis quelques mois, dans les cours d’écoles, on s’échange des cartes postales macabres  - vagabond ravagé semant la mort aux quatre coins du globe – j’en ai une belle collection que je cache à mon père évidemment. Mais rien ne laissait présager cette crise hallucinée. La faute aux adultes, ces mammifères gonflés d’informations péremptoires et définitives. A Rome en ce moment, il paraît que des milliers de chrétiens prient et pleurent en silence sur la Place Saint-Pierre. A Marseille, un pélérinage gigantesque se dirige vers Notre-Dame de la Garde en scandant des incantations désespérées. Ici, à Metz, les églises sont noires de monde. Les politiciens ont multiplié les appels au calme, mais qui écouterait un politicien le jour de la fin du monde ? Même le pape s’en est mêlé. Ah si j’avais été pape ! Mais sous son déguisement de carnaval, Pie X n’est qu’un adulte lui aussi, alors… Lorsqu’ils se laissent prendre au jeu - quel que soit le jeu -, les adultes se montrent tels qu’ils sont : incapables de frissonner sans perdre la raison, de rire d’eux-mêmes et du monde, de ne pas croire à l’évidence - leur évidence. Oubliées, les inondations de janvier, la mort d’Edouard VII, l’Exposition de Bruxelles, oubliées les paroles de la scie de Montel - le lendemain, elle était souriante : demain, plus personne n’aura le sourire, mon frère, sauf peut-être le vieux Halley. Le monde s’est déchiré en deux. Minoritaires dans les rues et sur les places, les sceptiques, les incrédules, les cyniques - athées (immondes), intellectuels (véreux), savants (de trois sous), qui, du fond de leurs laboratoires et de leur libre pensée, nient farouchement la présence du gaz-qui-tue, alors que tout le monde sait qu’il est là et bien là, qu’il nous nargue et qu’il va nous péter au visage. Appels au calme, il faut raison garder, rien ne dit que, tout porte à croire, de source bien informée - baratin. En face, ceux qui croient - au fameux gaz ou plus simplement au fait que la comète de Halley est un outil du destin venu annoncer la fin de l’aventure humaine. Point barre. Dans la périphérie de Metz, trois hommes et une femme viennent de se suicider et ils ne sont pas les seuls. Les autres gémissent, achètent des médailles, des sirops, des cataplasmes, chantent des mélopées miraculeuses, s’offrent un billet pour un salut salé. D’autres encore, jouisseurs anxieux ou résignés, agnostiques jubilatoires, ont décidé, histoire d’en finir en beauté avec la vie, de sortir des caves les millésimes les mieux cachés, d’extraire des celliers la viande qu’on garde pour les occasions: s’il faut mourir ce soir, autant le faire avec panache : des décennies plus tard, des enfants se souviendront du banquet démentiel auquel ils ont eu droit le 28 mai 1910, soir de la fin du monde. Poussant la logique plus loin encore, on en voit qui, désespérés ou opportunistes, hystériques ou vicelards, transforment cette nuit en une ultime et démentielle orgie, quitte à mourir de honte s’il devait y avoir un lendemain. N’empêche, difficile de croire qu’au douzième coup de minuit, tout sera fini. La comète de Halley passe tous les 76 ans à proximité de la terre qui, jusqu’à présent, a plutôt bien encaissé cette intimité, mais cette fois, elle va carrément la comète ! Ernest Schiffer, professeur d’histoire au visage bouffé de vérole, zélateur de Bismarck et de Guillaume, raconte qu’à chacune de ses apparitions, la comète a fait bifurquer le destin de l’humanité et que le dernier tournant sera le bon. La chute de Jérusalem en 66 ? La faute à la comète ! La défaite d’Attila ?  Encore la comète ! La victoire de Guillaume le Conquérant ? Toujours la comète - regardez la tapisserie de Bayeux, vous ne pouvez pas la manquer ! Près de la Grand Place de Metz, un homme, en guenilles, serre ses petits enfants dans ses bras de squelette. Idée de vitrine brisée qui se précise: vous mangerez ce soir, les mômes, ce soir c’est bombance chez les miséreux. Les gendarmes à cheval fendent la foule. La fin du monde, c’est bien beau, mais faudrait voir à pas exagérer. Il paraît qu’en Amérique, on vient de créer une association de défense des nègres! Et mon père fulmine, malgré sa peur : « Des nègres ! Il est peut-être grand temps que le monde explose, finalement ! »

Ce texte fait partie de la biographie romancée de Jean Bauer, un musicien bien oublié aujourd’hui, un musicien qui, chaque mercredi pendant plusieurs années, m’a raconté sa vie. Une vie digne d’un roman picaresque où se croiseraient, entre autres, Marlene Dietrich, Louis Armstrong, Josephine Baker, et Raoul Faisant. Ce roman, je ne l’ai jamais terminé mais il m’arrive d’en relire l’une ou l’autre page. Notamment celles qui précèdent et qui, allez savoir pourquoi, rappelleraient pour un peu la folie (pas si) douce dans laquelle nous baignons depuis des mois, les querelles de scientifiques, les pro et les anti, les remèdes miracle, les chiffres (ah les chiffres), ceux qui meurent par avance et ceux qui se croient immortels… Et tant pis s’il peut sembler un rien narcissique de se citer soi-même, c’est la fin du monde, après tout. JPS