Je vais vous dire un truc : je n’aime pas trop les guerres. Bon, je sais, ce genre de phrase bien pensante ne me rapportera ni le prix Nobel de la Paix, ni l’Oscar de la pensée la plus originale de 2018 ni l’Edito de Diamant des anciens objecteurs de conscience, mais bon. Je n’aime pas trop les guerres, voilà. Généralement, on peut même dire que je les hais - celle qui a bouffé à mon père cinq années de sa jeunesse par exemple. Et toutes celles qui, en 2018, ne disent pas leurs noms et dont les armes sont des billets de banque, des louches de pétrole ou des mots assassins. Vous allez me dire : quel rapport avec le jazz ?

 

Des guerres, le jazz en a combattus (celle de l’esclavage, celle des droits civils, de l’appartheid, du Vietnam) ; il en a suscité aussi, mais de moins meurtrières : luttes fratricides entre critiques, querelles d’anciens et de modernes, insultes partagées entre amateurs de jazz. Eh bien je vais vous dire, ces querelles, je ne les aime pas beaucoup non plus. Ces bastons de noms d’oiseaux qui supposent toujours de la part des intervenants une sorte de connaissance absolue de la Vérité !  Mises à l’index, autodafés, mépris, syndrome de la crête de la vague ou, au contraire, de la pureté originelle. Je peux comprendre et admettre que chacun, selon ses convictions, son tempérament, les circonstances de sa prise de contact avec le jazz, privilégie certains types de jazz plutôt que d’autres. Je peux comprendre et admettre qu’on n’ait pas envie, à certains moments, voire jamais, d’écouter Johnny Dodds, Duke Ellington, Charlie Parker, Coltrane, Cecil Taylor, Wynton Marsalis, Steve Coleman ou John Zorn. Il existe une petite phrase toute simple pour exprimer cette non-envie : je n’aime pas ça ! Et tout va bien. Même si, perso, j’ai des difficultés à comprendre qu’on ne considère pas le jazz comme un tout, mais passons. Là où ça coince, on y revient, c’est quand le je n’aime pas ça se transforme en  c’est de la merde, voire, plus – vicieux encore – c’est de la soupe, c’est du revival, c’est de la musique d’ascenseur. Qu’on puisse dire ça de Paul Whiteman, admettons (malgré les chorus hot de Bix) mais qu’on intègre dans ce jugement imparable des musiciens comme Wynton Marsalis, là je craque. Cette kabbale a démarré aux tout débuts des frères orléanais, autour de 1980, alors qu’ils offraient une dynamique nouvelle aux Jazz Messengers, et inversément. La musique de Wynton - le neo-bop comme on l’appelait alors – n’apportait apparemment rien de neuf : on la disait cérébrale, manquant singulièrement d’âme etc. Dans un moment de tolérance extrême, je veux bien admettre que les tout premiers disques pouvaient donner lieu à ce genre de critiques – mais imaginez que cette génération fut la première à avoir TOUT assimilé (le hard-bop, la liberté sidérante du quintet de Miles, le jusqu’au-boutisme du quartet de Coltrane, l’architecture brûlante de Mingus, ainsi que les apports du free jazz et du jazz rock) et à restituer une synthèse qu’il était tentant de rendre complexe. Une complexité qui était de toute manière aux antipodes de la notion de revival. Par la suite, Wynton and cie, ont revisité l’histoire antérieure du jazz, c’est vrai, et le mot neo-bop a d’ailleurs disparu. Mais ce travail de mémoire (fascinant) n’allait jamais lui non plus  dans le sens d’un revivalisme ou d’un nouveau neo-je-ne-sais quoi. Il faudrait 1001 pages pour en faire la démonstration mais cette connaissance et cette pratique du passé était, est, sera, la garantie d’une vraie musique du présent et de vraies perspectives d’avenir.

 

Cecil Taylor vient de nous quitter. Un ami avec qui je partage en général une part importante de mes goûts en matière de jazz (y compris Cecil Taylor justement) en a profité pour m’envoyer une nouvelle salve anti-Marsalis, à partir d’une phrase dont je ne suis même pas sûr qu’elle ait vraiment été prononcée par Wynton. Un Wynton que les musicos comme Taylor et d’autres n’avaient pas épargné eux non plus, soit dit en passant. Ca y est : j’ai un nouveau but dans la vie ou ce qu’il en reste : convaincre cet ami – il se reconnaîtra - d’écouter (vraiment) Wynton Marsalis et de l’apprécier à sa juste, très juste valeur. Wynton est pour moi un des plus grands musiciens de ces trente cinq dernières années. Il a fait, fait et fera énormément pour garde au jazz sa place. Une place qui n’a rien à voir avec un quelconque conservatisme (celui dont un journaliste du Moustique disait récemment que le Mithra Jazz à Liège venait d’être dépoussiéré - achète toi un dictionnaire, camarade journaleux ! Cecil Taylor-Wynton Marsalis même combat ! Hugh ! JPS