Seriez-vous partant pour une petite confidence ? Eh bien, sachez que c’est en 1973 que je suis devenu fou. Raide dingue. Torché comme le foie d’un trompettiste des années ’20. J’avais découvert le jazz en live quelques années plus tôt, et je venais de me plonger dans les richesses de la radio (Marc Moulin, Benoit Quersin, Nicolas Dor, Leo Souris) et dans les trésors de la Médiathèque (qui devait encore s’appeler Discothèque Royale à l’époque). Et c’est un après-midi de janvier – un samedi je pense – que tout a basculé. J’étais dans mon petit bureau, chez mes parents, le temps était beau et sec, les trains de la ligne Liège Huy passaient avec une régularité nonchalante au fond du jardin, et j’essayais tant bien que mal de me débarrasser d’une gueule de bois de niveau 4 sur l’échelle de Bacchus. Bon, ça commençait à aller mieux et vous vous souvenez sans doute de ces moments de grâce où le mal de crâne et la nausée se dissipent et, juste au moment où le soleil pointe le bout de son auréole, vous ouvrent les portes d’un monde meilleur. Un monde dont, soudain, vous avez envie d’explorer toutes les facettes. De devenir, quoiqu’il vous en coûte, une sorte de Pic de la Mirandole aux circuits déjantés. C’est donc ce jour de janvier 1973 que j’ai pris une décision dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. J’allais m’acheter un stock de bandes magnétiques Scotch Dynarange 204 et entreprendre la mission de ma vie : enregistrer tous les disques de jazz rangés dans les bacs de la Médiathèque en les classant par années. J’ai commencé, allez savoir pourquoi par l’année 1964, puis j’ai poursuivi avec 1958, puis 1937, 1946, 1925, 1971 etc. Rassurez-vous, j’ai fini par échapper à la camisole de force (un appui politique sans doute). Et nous voilà avec une maison du jazz comptant des dizaines de milliers de disques, de livres, de vidéos, de photos et… de bandes Scotch Dynarange 204.

 

Si je repense à cet après-midi de début de crise autistique, c’est parce que nous arrivons de nouveau à une fin de saison. Et qu’il nous faut déjà commencer à prévoir le programme de la saison prochaine. Au terme d’un vote éminemment démocratique (comme tous les votes, voyons), il a notamment été décidé que le cours thématique donné à la Maison du Jazz en 2017-2018 serait consacré à …l’année 1958. On en reparlera, bien sûr, mais voilà comment un moment de folie revient à la surface des décennies plus tard. Pour le reste, la saison qui s’achève nous aura cette fois encore privés de quelques amis - dernier en date, notre ami Jo Verthé, grand parajazzique liégeois, ami fidèle de René Thomas, de Bobby Jaspar et de tous les jazzmen du crû. La même saison aura également amené quelques connards de plus à la tête de pays et de gouvernements pas si lointains, avec à la clé des dizaines de discours creux, des kilos d’idéologie poussive ou criminelle (c’est selon), une saison de marchands de poudres aux yeux et de muzak mondialiste un rien vomitive. Mais heureusement, une saison avec, aussi, beaucoup de bon jazz, beaucoup de nouveaux zamis bleus convaincus que le jazz n’est pas que de la musique, des tonnes de lyrisme et de colère, de bisounours conscientisés et de gros anars touchés par la grâce, de beaufs débeauféisés et de passionnés dont la voile gonfle chaque matin lorsqu’ils se disent avec le poète qu’il faut tenter de vivre. Les festivals approchent : j’espère qu’on y videra quelques boissons fraîches, légèrement pétillantes et houblonnées. Bonnes vacances à tous.  JPS