DECLIC

Chose promise, chose due. En plus des vœux habituels (en gros, la disparition des vermines qui dirigent ce monde – c’est pas gagné), on démarre les Declics 2020 avec quelques hommages aux parajazziques en commençant par ceux qu’en région liégeoise, on surnommait, dans les années ’40, « les gonocoques ». Pour rappel, le mot « gonocoque » (de son nom savant Neisseria gonorrhoeae) désigne la bactérie responsable chez l’homme de la blennoragie. C’est pendant la guerre et surtout juste après la guerre, à l’heure des Bob Shots, qu’apparaissent ces indécrottables fans qui, aussi tenaces que la bactérie en question, suivent leurs amis musiciens partout où ils jouent. J’ai eu la chance de rencontrer les derniers survivants de ces gonocoques. Qui pouvaient se diviser en deux catégories : les gonocoques bon ton et les gonocoques ultras.

Les « bons tons », jeunes gens de bonne famille, écriront les premiers articles spécialisés parus dans les revues liégeoises, juste au lendemain de la guerre (Jazz News, Rythme Futur…). Certains parmi les plus acharnés prendront leur bâton de pèlerin pour aller porter la bonne nouvelle du jazz à l’aide d’un phono et de quelques 78 tours. Puis, après avoir gentiment brûlé leurs jeunes années à suivre les Bob Shots et à faire de leur mieux pour assurer leur promo, ils rentreront dans le rang, quitte à garder le jazz comme passion annexe (Jacques-Gérard Linze,Jacques GienJacques Meuris, Jo Verthé). L’un deviendra écrivain, l’autre radiologue, un autre encore marchand de pantalons. Quelques uns se feront une place, comme pro ou semi-pro, dans le monde du jazz (Nicolas Dor, le plus connu, ou le Verviétois Julien Packbiers). 

Les « ultras » sont d’un tout autre tonneau : ils ne brûleront pas que leurs jeunes années, mais également celles qui suivent. Plus radicaux dans leur passion du jazz, ces derniers n’hésiteront pas à partager les excès de leurs jeunes idoles, avides comme eux des expériences les plus diverses. De cette deuxième catégorie, nettement plus trash, je garde une tendresse toute particulière pour Jean Horis et Jaques Bernimolin. Passionné de jazz, Jean Horisquittera la voie toute tracée d’un métier « respectable » pour manger du jazz à tous les repas – quitte à ne manger que cela -, en l’agrémentant d’une dose confortable d’alcool et de substances prohibées. Il animera des émissions de radio locales, dirigera la section liégeoise du Hot Club de Belgique puis connaîtra une phase particulièrement ardue, dans les années ’80, approchant le statut de clochard, s’endormant sur les tables de la Maison Jaune que tenait alors le contrebassiste des Bob Shots justement, l’ineffable Georges Leclercq. La dernière partie de la vie de Jean Horis fut par contre plus confortable grâce à une famille d’amateurs de jazz qui l’hébergea en échange de ses tuyaux musicaux (un vrai conte de fée bleu). Il en sortit métamorphosé et eut une fin de vie décente. Parcours différent pour Jacques Bernimolin, touche-à-tout de génie, pharmacien comme Jacques Pelzer (mais ayant rapidement eu de légers problèmes avec l’ordre des pharmaciens !), émigré pendant de longues années au Maroc – d’où lui vint peut-être son attirance éternel pour le haschich (la photo jointe nous le montre crucifié lors d’une ballade avec Jean Horis et quelques autres ultras, où il aurait passé sa journée à hurler : « Je veux de la marijuana » sous le regard inquiet des passants). Poète reconnu par ses pairs (Izoard, Savitzkaya, Dobbels…) mais à qui on rendit surtout hommage, hélas, après sa mort, dessinateur de haut vol (les deux pochettes de Bobby Jaspar Modern Jazz avec cette déclinaison délirante de saxophones, c’est lui), Berni passait beaucoup de temps, dans la dernière partie de sa vie à concocter des compils sur cassette et à proposer ses services pour l’établissement de thèmes astraux. On le vit aussi à plusieurs reprises sur scène, au Cirque Divers, au Lion s’Envoile etc, rappeur avant l’heure. Et le « flot » de ce septuagénaire faisait toujours son petit effet. Il finit hélas sa vie dans une maison de repos du CPAS où il finit par mourir d’ennui. 

Leur nom s’éteindra sans doute après la mort de leurs derniers amis. Et pourtant… Qu’est-ce qu’on dit aux gonocoques ? Merci, les gars ! Sans votre passion, le jazz liégeois ne serait pas exactement ce qu’il est aujourd’hui !  JPS