Il y a Histoire du Jazz et Histoire du Jazz. Sans vouloir pousser trop loin le bouchon (de Liège évidemment), je dirais même plus : il y a Histoire du Jazz, Histoire du Jazz et Histoire du Jazz. La première de ces histoires renvoie à l’évolution de la musique live, la deuxième à l’histoire du disque de jazz, la troisième à celle de la distribution du disque de jazz. Les historiens, les journalistes, tentent généralement de mêler sinon ces trois approches, du moins les deux premières. Et c’est la source de 1001 malentendus, contre-vérités et autres rationalisations abusives. J’en parle à l’aise, étant tombé dans le panneau plus souvent qu’à mon tour. Certes, on sait qu’un musicien live et le même musicien en studio, la même année, peuvent produire des choses bien différentes – l’exemple le plus marquant étant le Miles Davis de 1969 : en live, avec son quintet (Shorter, Corea, Holland, De Johnette), il réinvente de manière très libertaire quelques classiques de son répertoire (Walkin’, Footprints, Milestones…) tandis qu’en studio il invente cette nouvelle musique éclatée, électrique, hyper produite qui donnera naissance au jazz-rock. On sait aussi qu’en jazz, contrairement aux musiques liées à des phénomènes de mode, un style ne chasse pas l’autre. Et que des styles successifs peuvent donc coexister.

Mais les choses se corsent si on se reporte aux temps lointains de la naissance et des origines du jazz. On est en général d’accord sur le fait que le jazz – en tant que forme musicale émergente – apparaît autour de 1900. Le mot ‘jazz’ (dont on connaît les origines salaces) n’est cité par écrit pour la première fois qu’en 1914. Le premier disque de jazz, celui des Blancs de l’Original Dixieland Jazz Band ne sort qu’en 1917. Et à une ou deux exceptions près, il faut attendre 1923 pour avoir une sortie massive de disques d’orchestres noirs (King Oliver, Jelly Roll Morton etc). Soit une vingtaine d’années sans aucune documentation sonore ! On se rassure en se disant qu’à l’époque le jazz évolue peu et que les disques de 1923 peuvent être perçus comme le reflet de la musique jouée par les pionniers orléanais mythiques (Buddy Bolden et cie). Ouaih, il faut le dire vite. C’est ce que je fais habituellement. Mais il y a pire. On a l’habitude de présenter la naissance du jazz sous la forme d’une équation logique qui démarre en Afrique, se poursuit dès 1619 par l’éclosion successive des chants de travail, des negro-spirituals et du preaching (18ème siècle), puis du blues (19ème). Ces musiques vocales constituant une sorte d’âme du jazz. Qu’on coule cette âme dans le moule (mélodique, harmonique, compositionnel, instrumental) que constitue les fanfares de ragtime à l’extrême fin du XIXème siècle et le tour est joué : bonjour sa majesté le jazz ! Sauf que.

Sauf que si on y regarde de plus près, ce schéma logique est cohérent mais supporte difficilement la comparaison avec la chronologie du jazz enregistré.

-Exemple n° 1 : à une ou deux exceptions près (notamment les chanteuses de classic blues, sans doute plus jazz que vraiment blues – Ma Rainey, Bessie Smith), le blues rural, théoriquement considéré comme une des racines du jazz, ne commence à être enregistré que dans les années ’30 (Charley Patton, Robert Johnson etc) c-a-d à une époque où le jazz a déjà connu toute une série de mutations. Oups.

-Exemple n° 2 : le ragtime, censé lui aussi être une des racines du jazz, n’est enregistré qu’à partir de 1899/1900, soit au moment de la naissance du jazz et se poursuit, tel quel, puis sous la forme édulcorée de la Novelty Music, jusqu’aux années ’20. Re-oups.

-Exemple N° 3 : tous les ouvrages sur le jazz, sans exception (y compris mon premier Marabout Flash acheté au Nopri de Flémalle) divisent les débuts de l’histoire du jazz selon les trois capitales successives que sont La Nouvelle Orléans, Chicago et New-York. Sauf que de l’âge d’or orléanais, on ne possède rien, aucun studio n’existant en ville. Sauf que tous les disques des Orléanais ont donc été enregistrés à Chicago, tandis qu’une bonne partie des disques des Chicagoans blancs ont été gravés à…New-York. Et sauf qu’en 1923-24, on a à la fois les King Oliver, des disques de chicagoans et les premiers Fats Waller et Duke Ellington, icones du jazz new-yorkais. Arrange-toi avec ça si tu peux ! Les participants au Cours d’Histoire du Jazz restent souvent perplexes lors des premiers cours quand je leur passe contre toute logique esthétique, un enregistrement de musique africaine capté dans les années ’50, un spiritual enregistré dans les années ’40, un blues datant des années ’30, un ragtime gravé sur un piano mécanique en 1900, un thème de King Oliver de 1923, un Original Dixieland Jazzband de 1917, un Ellington de 1926 etc. Sans parler des vidéos qui, par leur rareté à ces hautes époques, obligent à de véritables tours de passe-passe chronologiques. Pour toutes ces raisons, il y a un monde, au pays des anthologies, entre celles qui privilégient la logique des styles qui se succèdent selon la formule causes-effets (Spirituals/Blues + Ragtime = Jazz, le jazz orléanais précède le jazz chicagoan qui précède le jazz new-yorkais) et celles qui privilégient la stricte chronologie. Dans cette dernière catégorie, les superbes productions Frémaux et les anthologies par années, mois et jours d’André Francis ont de quoi surprendre, esthétique historique et histoire chronologique s’opposant par bien des points.

Enfin, si, comme je le suggérais en commençant, on ajoute à cette troublante schizophrénie l’histoire de la distribution du jazz, l’édifice se fissure définitivement. En effet, dans les années ‘20 aucun des grands disques d’Armstrong ou d’Ellington ne sont disponibles dans les bacs de nos disquaires : on peut au mieux espérer y trouver quelques Bix Beiderbecke, plus vraisemblablement des Red Nichols et à coup sûr des Paul Whiteman (c’est quand même le roi du jazz après tout) ou des orchestres jazzy blancs et volontiers caricaturaux ou corny. Ajoutez à cela les variables géographiques et la jungle devient plus touffue encore. Lors d’une conférence à la Hulpe, quelqu’un me demandait récemment si les premiers disques joués par des jazzmen belges étaient bien (logiquement) des disques de New-Orleans. La personne en question m’a regardé avec un air pour le moins soupçonneux quand je lui ai répondu que chez nous, on n’avait découvert le New-Orleans que dans les années ’40, soit APRES le swing qui, en théorie, lui est largement postérieur ! Et pour terminer ce puzzle par une touche d’actualité, qui connaît vraiment chez nous, aujourd’hui, les jazzmen qui font le nouveau jazz new-yorkais ? Les disques sont moins distribués que jamais et seuls les programmateurs radio et les organisateurs de festival sont susceptibles de recevoir non des CD’s mais des fichiers Wave ou MP3 de certains de ces jeunes loups new-yorkais.

Pour tenter de résoudre tout ce mic-mac, un seul kit de solutions : écouter des disques encore et encore tout en fréquentant les clubs et les festivals ; lire encore et encore livres d’hier et d’aujourd’hui et magazines divers ; faire la chasse aux vidéos, sur Internet comme dans les boutiques spécialisées s’il en reste ; vous inscrire dès septembre, aux cours de la Maison du Jazz ; et acheter un stock de Daffalgan 1 gramme. Bonne chasse !    JPS