Declic

Tiens, et si, pour changer un peu (si peu), je vous parlais de ma première grande passion d’adolescent ? Pas la peine d’arborer ce petit sourire narquois et légèrement pervers : rien (ou presque rien) de libidineux ne viendra porter atteinte à la bonne tenue qui, de l’avis presque général, caractérise ce bulletin depuis 25 ans. Le déclic ? Une collection de BD’s, La sagesse des Mythes, dirigée par le philosophe Luc Ferry (éditions Glénat 1).

Un retour en arrière en guise d’ouverture: collectionneur un jour, collectionneur toujours. Gamin, votre serviteur collec- tionne tout ce qui peut l’être : boites d’allumettes, cailloux, pièces de monnaie, timbres, mini-récits de Spirou, petits sol- dats etc. Mais il s’agit davantage d’accumulations que de passions. C’est évidemment à l’adolescence que les choses se corsent : non content de collectionner les râteaux (une de ses plus impressionnantes collections), non content de tom- ber amoureux d’une drôle de musique que presque tous ses copains d’alors s’accordent à trouver ringarde, voilà qu’en deux temps trois élans, il devient un vrai fanatique de la mythologie grecque. Nous y voilà : Chronos, Gaia, Apollon, Athena, Hermes, toute cette bande de joyeux drilles plutôt portés sur la chose me fascinent. A l’ère de l’avant-wikipe- dia, se passionner pour un sujet comme celui-là suppose qu’on écume chaque semaine les rayons des bibliothèques et des bouquineries (encore nombreuses à Liège à l’époque). J’écume, donc. Et de retour à la maison, je remplis des rouleaux de papier à tapisser d’arbres généalogiques évo- quant les amours houleuses des dieux, des demi-dieux, des héros, des gorgones et autres cyclopes. Le tout avec une sorte d’étrange frénésie - la même que celle qui, le samedi en début d’après-midi, quand la gueule de bois hebdoma- daire commence à s’estomper, me donne subitement des ailes et fait naître dans mon cerveau régénéré l’envie de tout connaître, de tout savoir. Parmi ces personnages hauts en couleur, mes préférés sont (tiens donc) Prométhée, Icare, 

Le mythe des Dioscures annonce la relation qui unit/ oppose Django Reinhardt et Stéphane Grappelli dans les années ’30. « L’un était frustre et taciturne, homme des cavernes en plein XXème siècle. L’autre fin et raffiné jusqu’au bout des ongles, évoquant plutôt un prince ita- lien de la Renaissance » écrit Charles Delaunay. Et pour- tant, malgré ces différences, jamais Django et Stéphane ne joueront aussi bien que lorsqu’ils seront réunis. Idem pour le solaire Dizzy Gillespie et le lunaire Charlie Parker au cours de la décennie suivante, alors que le be-bop rappelle au monde que la musique n’est pas que de la musique. Idem pour Miles l’extraverti et Coltrane l’intro- verti à l’heure des sixties (2). Quelques exemples parmi d’autres, et qui, au bout du compte, nous ramènent aussi aux réflexions d’Héraclite – je ne dis pas ça pour faire l’intéressant (quoique) mais parce qu’après la mythologie, je me suis aussi passionné pour la philosophie grecque et spécialement pour celle des Présocratiques. Eh oui, il s’en est fallu de peu qu’au lieu d’écrire une biographie de Bobby Jaspar, je ne publie une étude sur Anaxagore de Clazomène ou sur Empédocle d’Agrigente (un de mes préférés – un de mes premiers groupes de jazz s’appe- lait Empédocle !). Si j’ajoute qu’aujourd’hui, la bande des- sinée a rejoint le cercle de mes passions, la boucle est bouclée et le déclic enclenché. Et si les noms d’Héraclès, de Jason, d’Ulysse, d’Aphrodite ou d’Antigone évoquent quelque chose pour vous, n’hésitez pas à jeter un œil sur les dizaines de volumes déjà publiés dans la série La sa- gesse des mythes. En écoutant Bird et Dizzy, Duke Elling- ton ou Kenny Barron évidemment (ah, Kenny Barron !). Et surtout, quoiqu’on vous dise, n’hésitez jamais à ouvrir la boite de Pandorre ! JPS

(1)Ce n’est évidemment pas Ferry qui dessine : il assiste scénaristes et dessinateurs et ajoute aux BD's un dossier philosophique bien documenté. Qu’on adhère ou pas à l’ensemble de son système de pensée.

(2)Cette complémentarité ambigüe fut aussi, toute pro- portion gardée, caractéristique du tandem étrange mais efficace que nous formions au début de l’aventure de la Maison du Jazz, Jean-Marie Peterken et moi (Costar et Poilux, pour vous servir).