Il arrive que, sans que rien ne nous y ait préparé, un fantôme du passé croise notre chemin. De ces gens qui ont occupé une place centrale dans notre vie avant d’en disparaître complètement du jour au lendemain. Exemple : il y a quelques jours, assis à la terrasse du Sarajevo, je vois passer  un homme dont la silhouette met aussitôt en branle le chronoscaphe portable dont je ne me sépare jamais. Je l’interpelle : c’est bien lui : il s’appelle Dany (je ne suis pas sûr d’avoir jamais connu son nom de famille) et, dans les années ’70, il tenait, avec sa compagne Eliane, un bistrot situé juste en face de l’univ. Il m’apprend que des statisticiens mis au chômage par un virus qui passait par là, ont  décidé récemment de centrer leurs recherches sur les années 1972-1976. Les résultats de leurs enquêtes sont sans appel : le nombre d’heures passées par votre serviteur dans ce bistrot devenu aujourd’hui un magasin de thé, de tisanes et de café, est de loin supérieur au nombre d’heures passées à glander dans un auditoire poussiéreux.  Pas vraiment un scoop, mais bon. Et tant qu’à parler d’auditoires, sachez que mes lointaines zétudes me prédisposaient à m’intéresser à la littérature ou à la linguistique historique davantage qu’aux notes bleues ou à la quinte diminuée. A gloser sur Joachim du Bellay ou à essayer de comprendre Noam Chimsky plutôt qu’à rechercher le rouleau de Buddy Bolden ou à percer les mystères harmoniques de la musique de Gil Evans. A m’interroger, par exemple, sur les origines et la signification du mot Perspective. Et à vous expliquer, en réajustant délicatement mes lunettes (rondes évidemment), que ce mot remontait au latin perspectus, participe passé du verbe Perspicere (regarder à travers) - comme son cousin l’adjectif perspicace. J’en aurais profité pour vous rappeler le triple sens du mot en question : la perspective, c’est étant, selon le contexte, une technique permettant de simuler sur une surface plane un objet en trois dimensions, la manière dont nous voyons les choses de loin, mais aussi et surtout le point de vue que nous développons quant à notre avenir, à nos projets. Nous y voilà. Tout ça pour ça ! 

 A ce stade, vous vous préparez sans doute à « changer de chaine » estimant que le radotage a des limites et que je suis en train de les dépasser. Et pourtant, le déclic, le voilà : pers-pec-ti-ve ! Nos vies, nos angoisses, nos colères, notre déboussolage, sont évidemment liées à la crise épidémiologique et à la crise économique qui en découle, mais ils sont aussi et peut-être surtout liés à l’absence de perspective. Dans certains secteurs en particulier. Et ce n’est pas que le bout de tissu ou de papier qui fait désormais partie de nos vies qui nous empêche de « regarder à travers », de voir en trois dimensions ou de préparer « les premiers jours du reste de notre vie ». Des forains obligés de démonter les manèges à peine installés, des comédiens, des musiciens ou des danseurs condamnés à jouer devant des salles presqu’aussi vides que leur portefeuille (quand d’autres, comme toujours, tirent les marrons du feu viral), et nous, à la Maison du Jazz qui, pourtant loin d’être les plus mal lotis, ne savons pas davantage à quel sein nous vouer pour nourrir notre/votre/leur passion, à quel saint nous adresser pour savoir à quoi ressemblera le contenu du Hot House de septembre – celui dans lequel nous vous dévoilons avec délectation le menu de la saison à venir. Délectation, mon œil ! Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Nobody knows. Prochainement, je vous proposerai un dossier sur la difficulté que rencontrent tous ceux qui, comme nous, tentent au quotidien de faire la promo du jazz, d’aider les musiciens, de faire connaître le jazz. Et qui se heurtent aux 1001 problèmes de droits. On peut écrire 1000 articles sur un bouquin qui vient de sortir, tout le monde s’en réjouira. Mais si vous voulez, sans le moindre esprit mercantile, faire découvrir un disque ou une video d’hier ou d’aujourd’hui (ce qui suppose une diffusion de son évidemment), histoire d’attirer un nouveau public pour le jazz, bernique, dans l’heure on vous rappelle à l’ordre comme de vulgaires trafiquants de sons. Ajoutez à ça Mister Covid et son cortège de masques, de distanciation etc et vous comprendrez aisément que le mot « perspectives » nous donne (et pas qu’à nous bien sûr) des petits boutons en ce moment ! Une idée perspicace ? JPS