DECLIC-EDITO 

Samedi 28 novembre 20201

S’il est bien en ce bas monde une chose qui n’a jamais eu sur moi d’effet autre que répulsif, c’est bien l’uniforme et le « prestige » auquel on l’associe habituellement. Ce fameux « prestige de l’uniforme » qui faisait, paraît-il, frissonner nos grands-mères (et je dis « frissonner » pour ne pas sombrer dans la vulgarité). Pour ma part, je serais plutôt atteint du syndrome du « rejet de l’uniforme » - lorsque je travaillais à la Fnac, la principale cause de tension entre moi et mes « responsables » était ce gilet ridicule, affreux et inutile que nous étions obligés de porter (alors qu’un simple badge aurait largement suffi à nous identifier). Rien que ce mot : uniforme, qui, dans sa forme adjective, signifie selon le dictionnaire « qui ne varie pas ou peu » avec ce que cela suppose de rejet de toute forme d’originalité, de personnalité et évidemment de rébellion. Pas vraiment mon truc. De la soutane au treillis en passant par le képi du policier, le ridicule tablier des écoliers d’antan ou le costume-cravate du fonctionnaire, j’ai souvent eu tendance à paraphraser ce bon Leo : « Quand je vois un uniforme dans la rue, je change de trottoir ». J’avoue qu’à certaines époques de ma vie (ado, post-ado), je me suis même comporté – et je n’en suis pas spécialement fier – comme un anti-flic primaire – et là c’est ce bon Georges que je paraphrase : « J’lève la patte et pourquoi le taire, le policier se r’trouve par terre ». J’espère être sorti du côté « primaire ». J’ai aujourd’hui (quelques) copains ou amis policiers et globalement, je respecte la fonction. A condition que la fonction me respecte. Car, même s’il ne s’agit évidemment pas de la majorité, il faut bien avouer que sous le couvert de leur quasi-immunité, certains usent et abusent du prestige de l’uniforme.

Il y a quelques jours1, voilà que notre bon voisin Macron - dont les policiers viennent de donner quelques beaux exemples d‘abus de pouvoir musclé -, annonce fièrement « Tolérance zéro pour les violences policières ». Je crois rêver, une douce chaleur façon bisounours m’envahit. Le monde vient de changer. Oh, regardez, là, un arc-en-ciel ! Evidemment, il me faut bientôt déchanter. Dans les faits, ce qui est soumis à la tolérance zéro, ce n’est pas tant la violence des policiers mais la violence faite aux policiers. Caramba, le monde n’a pas tellement changé finalement. Bien sûr, je ne suis pas en train de prôner la violence à l’égard des forces de l’ordre (même si on peut parfois la comprendre), et je suis capable de voir l’homme sous l’uniforme, mais je voudrais juste que le respect soit mutuel et que les policiers voient eux aussi les hommes et les femmes sous la colère des manifestants. Je voudrais aussi, un vieux fond de naïveté, que la police protège un peu moins les puissants (qui ont de toute manière leur propre milice) et un peu plus les faibles et les démunis. Quant à la loi visant à interdire la diffusion de vidéos mettant en scène des frictions entre policiers et quidams, elle est tout simplement insupportable, inacceptable, immonde. Si on traverse l’Atlantique (tiens, vous qui êtes dans mon futur1, l’Affreux a-t-il enfin quitté la Maison Blanche ?), la situation est encore bien plus grave évidemment, surtout dans certains états et surtout si vous n’avez pas la peau plus blanche que blanche. Retour au jazz : Bud Powell gardant à vie les traces des divers matraquages offerts par les flics blancs, idem pour Monk, pour Miles qui avait eu l’outrecuidance de parler à une femme blanche devant le club où son nom figurait en grand, pour Lester, démoli par les agressions policières et militaires, pour Billie Holiday, piégée dans sa chambre d’hôtel etc. 

Aujourd’hui, alors qu’en deux heures d’émission sur les victimes du Covid, on ne prononce pas une seule fois le mot « culture », un musicien qui sort son instrument en rue risque, au mieux, de payer une amende salée, au pire, de se voir embarquer ou matraquer. Cherchez l’erreur. L’an dernier, on voyait des manifestants faire la bise aux policiers qu’ils avaient en face d’eux : aujourd’hui on ne peut même plus : ce virus nous aura vraiment tout enlevé ! (JPS)

1.Ne pouvant rien faire pour réduire le décalage toujours plus grand entre la rédaction de ces textes et leur arrivée entre vos mains, j’ai décidé d’indiquer à chaque fois la date à laquelle ils ont été écrits.