Généralement, la couverture de notre mensuel se rapporte à l’une de nos activités événementielles, mais pas cette fois. N’allez pas en déduire que nos propositions en février manqueraient d’intérêt! C’est le souhait de souligner le travail d’autrui qui se manifeste ici.

Ainsi avons-nous choisi de mettre en avant les éditions Le mot et le reste pour une foultitude de raisons, sans hiérarchie —- nous aimons le papier, les yeux complètent les oreilles, l’histoire de la musique passe par des histoires, le tout numérique n’est pas la voie du salut éternel, l’originalité se fait rare… Dans le Hot House de novembre 2022, nous avions fait une présentation de cette maison. Redisons seulement que son ambition, pleinement atteinte, est de documenter les musiques populaires depuis le début du 20ème siècle, sans distinction de genre ou d’époque et sous les formes les plus diverses (essai, biographie, anthologie, discographie commentée, mémoires, témoignages). 

Il se fait aussi qu’en 2023, cet éditeur a publié trois biographies de musiciens qui présentent plus d’une similitude, allant du blues avec Son House au jazz avec Albert Ayler en passant par le folk avec Lead Belly. Trois destinées sévèrement troubl(é)es, obscures et obscurcies. L’évocation de leurs vies respectives amène à parler à la fois de losers si on veut, d’artistes maudits assurément et de modèles et inspirateurs ô combien. Ce dernier aspect n’est pas le moindre des paradoxes, qui voit des musiciens recueillir une audience très basse de leur vivant et sans rapport avec leur influence conséquente, à leur époque et au-delà de leur disparition. C’est également ce qui fonde l’intérêt premier de ces livres avec, pour reprendre la formule d’une quatrième de couverture, la mise en lumière de musiciens aux trajectoires obliques et à l’influence s’exerçant dans une ombre relative. Par ailleurs, ce sont les premiers ouvrages biographiques qui leur sont consacrés par des auteurs francophones. 

A tout saigneur, toute horreur, pourrait-on dire pour évoquer Huddie William Ledbetter, alias Lead Belly (ou Leadbelly). Meurtrier présumé et condamné à plusieurs reprises à la suite d’agressions au couteau, ses séjours en prison se sont succédé des années 10 à la fin des années 30. Et plus généralement, de sa naissance dans une plantation de coton en Louisiane vers 1889 à sa mort en 1949 de la maladie de Charcot, les déconvenues n’ont jamais cessé.

De la prison vint pourtant quelque salut quand les Lomax père et fils, folkloristes acharnés, le découvrirent en 1933 à Angola, dite l’Alcatraz du Sud. De là parurent ses premiers enregistrements soutenant, enfin, le décollage de sa carrière musicale. Parce que Noir, on le cantonna au blues, mais Lead Belly s’affirma comme un pilier de la scène folk et l’un des instigateurs de l’American folk music revival début des années 40. Pour les jeunes Pete Seeger et Woody Guthrie, qui vécut chez lui, et bien d’autres, l’autoproclamé roi de la douze cordes représentait à la fois un pionnier, une figure tutélaire et un modèle.

S’il ne rencontra jamais le succès, il fut le premier musicien blues/folk américain à effectuer une tournée européenne en 1949, juste avant sa mort. C’est lui aussi qui a popularisé des chansons telles Black Betty ou House of the Rising Sun, qu’on lui attribue parfois erronément. Comme l‘écrit son auteur Amaury Cornut, puisque Van Morrison, Bob Dylan, les Beatles et les Rolling Stones se réclament de lui, cela valait bien un livre. Susceptible de plaire à tout amateur de blues, de l’initié au néophyte, ajouterons-nous. 

Déjà auteur d’une biographie de John Lee Hooker chez le même éditeur, Olivier Renault s’est, lui, attaché/attaqué au portrait de Son House que peu connaissent. Si l’on vous disait pourtant que ce guitariste fit la tournée des juke joints des années trente en compagnie des monstres que sont ceux Charley Patton et Willie Brown ou qu’il devint le modèle de rien moins que Robert Johnson, Muddy Waters et Howlin’ Wolf, vous devriez vous étonner de ne pas le connaître.

Mais avec Son House, on s’y perd dès le début qu’il s’agisse de ses date et lieu de naissance. On dira 21 mars 1902 à Clarksdale dans le Mississippi. Et si l’on ajoute que dans les années 40, il délaisse la musique avant d’être redécouvert en 1964 par la grâce de quelques fans et de redémarrer ensuite fébrilement une carrière, on comprend mieux pourquoi son nom ne fait pas se lever les foules alors qu’il représente la quintessence du blues du Delta. 

Il eut plus de chance que Lead Belly dans ses démêlés avec la justice. Coupable d’un meurtre, il fut relaxé pour cause de légitime défense. Les faits se déroulèrent à Long Island en 1955. Mais que faisait cette vedette du blues tombée dans l’oubli à cueillir des patates dans une ferme aux allures de camp de travail? Pas de réponse ici, mais dans ce livre qui se lit comme une enquête, bien cadencé par le chapitrage. Avec l’envie de poursuivre le plaisir de la lecture par l’écoute de la musique. 

Albert Ayler. Singulier, radical et avant-gardiste. Ces trois mots résument son irruption dans l’histoire du jazz le temps d’une décennie. Celui que certains voyaient assurer la relève de John Coltrane — à commencer par l’intéressé qui l’admirait et l’appuya — fut stoppé dans son élan, retrouvé mort dans l’East River à New York en novembre 1970. Peu avant en juillet, deux concerts, devenus mythiques, l’avaient enfin consacré lors des Nuits de la Fondation Maeght. Venant taire l’écho de ce concert à la salle Pleyel à Paris en 1966 qui avait donné lieu à une bataille d’Hernani musicale. Incompris parce qu’intemporel sont deux autres mots qui caractérisent ce saxophoniste météore et mystérieux.

Son œuvre a suscité deux ouvrages particulièrement intéressants parce qu’ils donnent une infinité de points de vue, ce sont Les treize morts d’Albert Ayler, recueil collectif de nouvelles (Série noire, Gallimard, 1996) et Albert Ayler, témoignages sur un holy ghost, soit une centaine de contributions rassemblées par Franck Médioni (Le mot et le reste, 2010). Emmanuel Clerc est venu combler le manque d’une biographie en français. En osant son point de vue, il offre une biographie littéraire où l’auteur s’immisce dans le récit et le fait avec passion. Soyons clair et concis, Vibrations vibre effectivement. Et une conclusion s’impose: vous êtes cernés par d’excellents livres, rendez-vous chez un libraire!

 JO