DECLIC (et des couacs) Mercredi 5 mai 2021

La situation épidémiochose et son utilisation mediatico-politique telles que nous les connaissons depuis plus d’un an nous rappelle si besoin en était que la perfection n’est pas de ce monde. D’une manière générale, j’aurais envie d’ajouter : heureusement ! D’abord parce que dans un monde parfait, il n’y aurait plus rien à améliorer et ce serait d’un ennui mortel. Et puis parce que la beauté naît du risque, et que le risque fait partie de l’aventure du jazz avec à la clé d’inévitables phases d’imperfection. Ces couacs par lesquels les musiciens assument la profonde humanité de leur musique, bien loin de la perfection artificielle à laquelle permet d’aboutir (mais à quel prix ?) la technologie contemporaine. Ces couacs que certains (Miles par exemple) parviennent à utiliser et à positiver en les accentuant avant de les résoudre. Ces couacs que d’autres (Monk ou Mingus par exemple, sans parler des musiciens free) cultivent jusqu’à en faire un style personnel. Ce qui explique que ces « erreurs qui n’en sont pas vraiment » se retrouvent bien souvent jusqu’au cœur du juke-box que nous préparons pour notre éventuel séjour sur l’ile déserte. Parlons-en.

 

Tous ceux qui possèdent des centaines ou des milliers de disques vous le diront, notre instinct musical (ou notre paresse) nous pousse(nt) bien souvent à réécouter inlassablement les quelques dizaines d’albums-cultes qui ont forgé notre passion pour le jazz. Ces disques dont, non contents de les avoir écouté des dizaines et des dizaines de fois, nous privilégions en outre certaines plages à d’autres. Celles-là, nous les connaissons par cœur, jusqu’au moindre accent, au moindre break, à la moindre blue note, aux plus infimes décalages rythmiques, à la plus subtile variation de timbre. Et jusqu’au moindre couac, on y revient. Pénétrons donc dans notre discothèque à la recherche d’un exemple flagrant. Un de ceux qui seraient corrigés sans pitié dans les studios d’aujourd’hui. Approchons-nous pour cela de la lettre F histoire de zoomer sur l’étagère consacrée à Miles Davis. Dans la partie de cette étagère consacrée aux disques Prestige, choisissons un de ces albums mythiques gravés en deux séances en 1956 : Steamin’ with Miles Davis Quintet. En piste, LE quintet des fifties : Miles, Coltrane, Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones, autant dire dope, picole et cie et malgré cela cette sensation fabuleuse de « classicisme moderne » que décrivait si bien Ralph Gleason :

“Voilà des enregistrements classiques dans le meilleur sens du terme : càd qu’ils resteront pour toujours comme une manifestation artistique intemporelle. Les styles et les stylistes se font et se défont avec le temps. Des disques comme ceux-ci, nés d’une forme spéciale d’intensité artistique, ne se démoderont jamais. Il n’y a rien à ajouter » 

Outre des classiques bop comme Salt Peanuts (version superbement revisitée) ou Well you needn’t, on trouve sur Steamin’ des standards comme When I fall in love, Surrey with the fringe on top ou Something I dreamed last night, mais aussi et surtout une version de Diane (chanson écrite en 1927 par Lew Pollack et Erno Rapee) qui incarne peut-être mieux qu’aucune autre pièce du quintet ce classicisme moderne et cette « impeccabilité » (au sens presque castanedien du terme) qui s’accomode sans problème de l’un ou l’autre couac. L’un surtout, dû à l’aventurier du quintet, John Coltrane. Après les huit mesures d’intro de Garland,  Miles expose la mélodie, sur une base two-beat offerte par Chambers, et avec ce son à la fois trituré et intimiste que permet la sourdine harmon. Après cet exposé, la rythmique passe en four beat et tout au long du morceau, Philly Joe colorera les divers chorus en passant des balais aux cymbales avec aisance et classe. Chorus de Miles puis à 2’56, arrivée de Coltrane et à 3’09, ce couinement d’anche qui gêne sans doute les oreilles d’aujourd’hui, allergique à la musique sans filet. Evidemment que cette note dénote ( !) et que l’équilibre général eut gagné à ce que l’anche ne sorte pas du parcours prévu. Mais qu’importe ! Pourquoi corriger sur disque ce qui, fatalement, arrive régulièrement en live dans une musique sans filet justement ? D’autant qu’après cette note, tout reprend sa place, à commencer par le chorus de piano élastique à souhait de Garland. Quant à cette notion de classicisme, elle pourrait ici se résumer à cette formule : tendre à la perfection mais ne surtout jamais l’atteindre !

Pour le reste, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise - comme dirait Benabar ? Que tout va s’arranger, que les concerts vont cartonner en septembre, que les activités en présentiel de la Maison du Jazz n’auront jamais été aussi nombreuses et palpitantes ? Je n’en sais fichtre rien, évidemment, mais perso, j’ai plutôt tendance à y croire : si les seringues ont fait pas mal de dégât dans le milieu du jazz des années ’40 et ’50, elles feront un bien fou au jazz de la saison 2021-2022. A chacun son avis, mais le vaccin, perso j’y crois dur comme fer. Quelle autre issue de toute manière ?  Allez, bonnes vacances quoiqu’il en soit. Venceremos…. JPS